Vibrö : Vous habitez
toujours à San Francisco où vous enseignez au Beaux Arts. Par
le passé, vous avez déclaré que votre oeuvre sonore
n’était qu’un passe-temps. La percevez-vous toujours ainsi,
après avoir goûté à la vie de pop star ?
Martin : C’est toujours un passe-temps
dans
la mesure où ça ne nous fait pas vivre et que ça n’est
pas une obligation. Et puis, on a gardé une activité salariée.
Quant à ce qui s’est passé avec Bjork, hé bien, si
on nous disait: « Vous allez faire ça pour le restant de vos
jours et pour la même somme d'argent », Je le ferais sûrement,
parce c’était extrêmement bien payé! Et le boulot était
génial! Je veux dire, comment pourriez-vous tourner le dos à des
voyages en avion partout dans le monde et à des foules qui ne songent
qu’à adorer tout ce vous faites! Mais au fond, je ne pense pas que
cela puisse être un vrai travail! Seuls Mickey et Bjork inspirent ce genre
d'amour universel, et encore …
Drew : C'est arrivé à un moment
où ce
que nous faisions était en phase avec ce qui l’intéressait
et le timing était parfait, mais, fondamentalement, la vocation de Matmos
est de faire ses propres disques. Le fait de travailler avec Bjork était
vraiment plaisant, stimulant et difficile mais ce n’est pas au centre de
ce que nous faisons d’un point de vue créatif. En définitive,
nous l'aidions avec ses chansons et c’est une auteur compositeur qui pense
d'une manière très mélodique et qui est très talentueuse
dans ce domaine. Mais nos propres talents se trouvent ailleurs.
Martin : Drew et moi avons des opinions divergentes
là-dessus. De mon point de
vue, ça n’a jamais été complètement logique
car on n’a rien à voir avec la ‘vraie musique’.
V : Cela a-t-il eu des conséquences négatives?
D : À vrai dire, Bjork nous a donné une
plus grande visibilité, mais je ne suis pas sûr que les gens qui
nous ont connus de cette manière nous apprécient pour autant.
M : Certains d’entre eux, peut-être,
les plus aventureux.
D : Mais au fond, tout ça a été très
positif !
M : Oui vraiment !
D : La seule chose étrange c’est
quand vous faites un concert et que
vous aimeriez que les gens soient là parce qu’ils s’intéressent à votre
travail… Et là, parfois, on a l’impression qu’ils viennent
pour vous parler de Bjork parce qu’ils ne peuvent pas s’adresser
directement à elle.
M : Mais ils ne retentent jamais l’expérience!
La première
fois, peut-être, mais ceux qui veulent écouter de la musique se
disent « mais quelle horreur ! je ne m’attendais pas à ça ! »
D : Ou alors ils se rendent compte qu’on
est des types vraiment normaux!
La musique pop projette souvent un monde magique et cool qui se trouve dans
l’au-delà, une sorte de broderie fantastique sur une structure simple ;
en achetant le disque ou en allant à un concert, on arrive à voir,
par un trou de serrure, des fragments de ce monde cool et magique et chaque fois
que vous rencontrez quelqu'un à un concert, et que vous vous adressez à lui
en toute simplicité, il se rend compte que vous n'êtes pas le superhéro
tant attendu, que vous être juste un blaireau ordinaire... Le mystère
doit venir des disques et uniquement de là... Mais parce que les chanteurs
utilisent un langage truffé de pronoms tels que "je" et "vous" et "moi",
on a l’impression que le mystère réside dans la personne,
au lieu d’être dans la musique ".
V : Où vous situez-vous par rapport à la
composition traditionnelle et à l'héritage de la Musique Concrète?
M : Ah, mais on est vraiment dans le fief de la musique concrète
ici, à Paris!
D : On va bientôt faire un concert avec
Francis Dhomont, l’une des
grandes figures de la scène acoustique de Montréal et du Québec,
et j’appréhende de jouer avec lui parce que ce sera la première
fois que notre travail et celui de ces gens-là seront présentés
côte à côte sur une même scène. C’est une
vraie source d’inspiration mais peut-être sommes-nous trop ‘pop’ pour
compter vraiment. On est cette espèce de ‘chose musicale hybride
et mutante’.
M : Ouais, pas assez pop pour faire partie de la scène pop…
D : Et pas assez intello pour faire partie de la Musique Concrète… Ceci
dit, nous venons de terminer le disque de notre production se revendiquant le
plus de la Musique Concrète. C’est le morceau du rat. En matière
de composition, il réagit beaucoup plus à une prise de son sur
le terrain car il utilise la cadence de cet enregistrement comme guide pour structurer
le morceau. Ainsi les points de division, dans cette composition, sont entièrement
dictés par les moments où le rat a poussé des cris. Ça
n’est pas un choix intentionnel où nous nous sommes dit, « bon,
d’un point de vue musical, ce serait bien de couper ici ». Il
s’agit d’ une composition formelle.
V : Le hasard fait-il partie du processus?
D : ouais, ou bien une structure qui ne serait pas consciente.
V : Est-ce que vous vous ralliez à l’idée
de Deleuze d’un agencement de strates à la place de la composition classique?
D : C’est vrai en ce qui concerne le mécanisme
de départ mais, ensuite, nous prenons toujours un peu de recul pour faire
un réel travail de composition. J'ai récemment lu les ‘Dialogues’ de
Deleuze avec Claire Parnet. Il y parle de micro-politique, de la politique du
détail ou des contingences particulières opposée à une
macro structure où tout est rationalisé, jusqu’au bout. Je
pense que c’est vrai à propos de la manière dont nous travaillons?
Mais ça fait prétentieux ! Deleuze est un penseur qui a essayé d’échapper à toute
forme de hiérarchie, qu’elle soit politique ou poétique.
C’est lui qui nous permet de saisir au mieux la notion qu'il n'y ait
pas systématiquement
de
thème, voire de solutions dans
la musique électronique.
V : Où en êtes-vous dans votre parcours?
M : Hé bien, depuis début mai,
on
se concentre sur la tournée européenne… très intéressant
et si différent de tout ce que nous avons l’habitude de faire, parce
que fondamentalement et d’un point de vue fonctionnel, on n’a rien
avoir avec un groupe de rock. On est plutôt comme un film ambulant ou une
pièce de théâtre.
D : À cause des objets, et du processus
engagés, et dans la mesure
où ils forment une partie importante de notre expérience.
M : Pour comprendre réellement ce que nous
faisons, il faudrait être
assis de manière confortable et dans l'obscurité, pour être à même
de prêter attention pendant une heure. On a vraiment passé des moments
exceptionnels. Mais on se pose des questions sur la manière dont ce genre
de musique est présenté et je sais que d'autres sont confrontés à cette
problématique. Par exemple, un jour, j’ai assisté à un
concert de Markus Popp dans un bar où tout le monde se tenait debout avec
des bières à la main et au bout d'environ 10 minutes, ils ont commencé à papoter
entre eux parce que, tout simplement, l'environnement physique n’était
pas propice à une attention soutenue.
D : Dans le cas de la Musique Concrète, ils s’en sont mieux sortis…
M : C’est vrai, leur méthode était de prétendre qu’il
s’agissait d’un concert formel de musique classique et ils organisaient
des séances d'écoute, des concerts de bandes magnétiques
et ça se passait dans un lieu habituellement destiné à des
concerts de musique classique.
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V : Et que pensez-vous
des concerts joués sur ‘laptop’?
M : Je peux me sentir très bête
quand tous les regards sont fixés dans la même direction, et qu’il
n’y a rien à voir sur scène, c’est comme une petite
plaisanterie sur l’éternité ou un truc dans ce genre. Au
bout d’un moment ça commence à me gêner, aussi, de
faire face à quelqu'un dont les actions sont quasi-inexistantes. On pourrait
aussi bien écouter une cassette parfaite ou un CD sans la possibilité de
problèmes techniques qui surviennent à la suite d’une installation à la
hâte et l’utilisation de câbles dégainés pour
sortir de son laptop. Deleuze a mis le doigt sur quelque chose avec l'idée
de la machine de visagéité, l’obligation d’avoir un
visage avec lequel vous vous présentez au monde. Les concerts de laptop
se résument à l’exagération des petites expressions
faciales. Si l'interprète semble sourire, alors c’est que tout se
passe bien et au contraire, des tics nerveux traduisent des problèmes.
Ils ont les yeux constamment rivés sur leurs écrans et le regardent
comme s’ils allaient tomber dedans, comme si c’était un puits
qui allait réaliser leurs voeux les plus chers à travers l’écran.
M : On devrait faire une concert où on
sourirais tous le temps comme des
idiots.
D : Ce qui s’est d’ailleurs produit
une ou deux fois avec Bjork, quand
mon ordinateur a planté et que j’ai du prétendre que c’était
la plus belle soirée de ma vie et continuer à jouer du clavier
d’une main tout en essayant de rallumer l’ordi avec l'autre.

V : On pourrait s’étonner
que vous ne gagniez
toujours pas votre vie grâce à votre musique après
une telle exposition médiatique ?
M : On pourrait s’étonner, en effet!
D : C’est en fait une situation habituelle
pour un artiste, du moins en Amérique,
c’est une chose entendue qu’il va te falloir avoir autre job. Je
ne connais vraiment qu’un artiste, à San Francisco qui vive de son
travail.
M : Qui ça?
D : Matthew Barney
M : Non, plus maintenant ?
D : Ah bon?
M : Il est devenu plombier !…
D : En Europe il y a toujours eu une tradition
de subventions d’état
pour l’art, même si avec des gens comme Berlusconi, en Italie, c’est
aussi en train de changer. Tout cela fait partie d’un débat plus
large concernant la mission que vous vous octroyez, si elle est juste esthétique
ou s'il y a une question politique derrière; ce que la société tient
ou non comme valeur. Je ne me sens pas autorisé à vivre d’une
musique aussi étrange, je pense que ne serait pas très réaliste.
Ce ne serait pas non plus légitime, parce que nous ne sommes pas des musiciens
qualifiés.
M : Attends ! Cela voudrait dire que tu t’étais
engagé à faire
la musique!
D : Ce qui n’a jamais été le
cas…
M : Alors pourquoi serait-il malhonnête
de gagner de l'argent avec ce que
tu fais?
D : Non, je voulais dire que je ne me sentais
pas le droit de gagner ma vie en tant que musicien per se, parce que je ne suis
pas musicien. Je n’ai même
pas ça pour me sentir légitime.
M : Mais personne n’a jamais déclaré que
tu étais musicien !
D : C’est une question délicate parce
qu’on n’est pas dans une galerie d'art mais dans une salle de concert,
sur la scène, sous
les projecteurs et que les autres sont là, en bas.
M : Alors tu laisses les autres définir
ce que tu fais ?
D : Non, mais il y a une limite. Le climat du
discours dans lequel ces choses circulent
pose des jalons sur la façon dont tu es perçu. Tu es toujours libre
de dire que ce tu fait, au fond, c’est une action artistique, thérapeutique,
ou religieuse. Naturellement, tu es libre de te définir mais pas réellement
libre de déterminer comment les personnes qui t’apprécient
définissent ton action ou s’il croient en ton propos. C’est
comme Vanessa Beecroft. Elle déclare que ses performances sont des gestes
de peinture et elle a le droit de dire ça, mais je ne suis pas obligé de
la croire. C’est la même chose si on dit qu’on ne fait pas
de musique alors qu’on est en tournée et qu’à plusieurs
titres, on forme un groupe.
V : Vos prises de sons sur le terrain se rapprochent
pourtant, parfois de performances, ou d’aventures situationnistes, même
si cette part de votre travail est moins évidente dans le résultat?
M : Nous avons réalisé quelques
actions
ponctuelles qui étaient liées à notre pratique sans avoir
pour finalité un objet tel qu’un disque. Par exemple, au moment
où nous avons commencé à travailler avec des ballons comme
source sonore nous faisions la promo des soirées en attachant des flyers à des
ballons et en les laissant circuler librement dans la ville, au grès du
vent. Une sorte de geste publicitaire féerique et hasardeux. Pour moi,
c’était plus sincère par rapport à la source du son
qu’aller chez un disquaire hype et placer une affiche sur le mur.
M : Mais ça, on l’a fait aussi! Ne
le laissez pas vous faire croire qu’on
s’est contentés de lâcher des ballons ! On a aussi posé des
affiches !
D : Quand on fait des enregistrements de terrain, ça
nous extrait du confort
de notre studio et, en général, ça donne un résultat
quelque peu imprévu, mais au fil du projet on peut quand même l’utiliser.
Par exemple, pour le dernier album, ‘Civil War’, nous recherchions
les bruits discrets pour le morceau sur la course du lapin, et il y a ce bruit
terrible de trafic routier. Après la première écoute de
l’enregistrement nous avons pensé, « ça ne va
pas du tout! On veut faire cette histoire bucolique sur la forêt » mais
nous avons finalement décidé que ça servirait les objectifs
narratifs du morceau, le lapin pourrait courir dans un état de terreur
et tourner brusquement près d'une route. Alors, tout d’un coup,
la chose même dont nous ne voulions pas s’est avéré être
ce qu’en définitive nous voulions. Je pense que le monde est vraiment
généreux en sons et que ce ne serait pas aussi intéressant
si on obtenait exactement vous ce qu’on voulait. Ça devient plus
intéressant quand il faut lutter un peu plus.
M : Souvent, on ne fait que suivre des pistes.
Je suppose que c’est un peu comme la pratique Zen ou comme suivre un cours
d'eau. Nous essayons d'enregistrer
de l’herbe silencieuse et nous nous retrouvons avec des bruits de trafic,
alors on utilise le trafic… Sur l’album ‘Civil War’ il
y a le morceau ‘Stars and Stripes For Ever’ . Nous l'avons fait parce
que nous étions en Alabama, pour rendre visite à la grand-mère
de Drew et nous nous étions promis de ne pas toucher à l’art
sonore. Nous n'avions emporté aucun outil, et nous nous apprêtions à savourer
notre séjour chez grand-maman… Et en ouvrant les journaux je lis
qu’ils organisent ce concours pour 150 pianos à queue qui joueront
en même temps ! Alors on s’est dit, « bon, ok, on
doit le faire, on doit l’enregistrer ! » Alors on est allés
sur place on s’est trouvé devant cette monstruosité de l’Amérique
profonde! En première partie, il y avait les évangélistes
qui faisaient des sermons et disaient des trucs du style « Lorsque
nous entendrons ces chansons Américaines, nous nous mettrons tous à pleurer » C'était
absolument merdique, de la pure daube, effarant! Et puis, l’émerveillement
enfantin devant 150 pianos à queue qui essaient de jouer tous en même
temps et se ramassent complètement! Le morceau qui en a découlé est
très beau. En définitive, nous sommes une étrange espèce
de conceptualistes. Nous nous débrouillons bien pour agencer les choses à la
fin. Il semble alors que ce vers quoi nous allions était intentionnel
dès le départ. C’est faux, mais nous disons quand même
la vérité en interviews. Et on ruine tout.
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